En 1128, dans une cathédrale du Mans encore imprégnée des tensions féodales de son temps, une femme de vingt-six ans épouse un adolescent qu’elle méprise. Mathilde, fille du roi d’Angleterre, ancienne impératrice du Saint-Empire romain germanique, n’a pas choisi ce mariage. Le jeune marié, Geoffroy d’Anjou, lui, y voit une ascension. De cette union contrainte naîtra pourtant une dynastie appelée à transformer durablement le visage politique de l’Angleterre et de l’Europe occidentale.
Lorsque les Plantagenêt mettent la main sur le royaume d’Angleterre, il est en morceaux et plongé dans l’anarchie. Sous leur règne, il devient l’un des États les mieux gouvernés de toute la chrétienté. Pourtant, leur histoire est un tissu d’intrigues, de conflits et de violences. Ils combattent leurs ennemis, mais également les leurs : des fils font la guerre à leur père, des frères trahissent leurs frères et des reines toutes-puissantes conspirent. L’avenir de l’Europe occidentale sera profondément marqué par cette dynastie hors du commun, que certains appelleront « cette engeance du démon ».
L’histoire de la plus longue dynastie régnante d’Angleterre commence en Anjou, à l’ouest de la France. La France du XIIᵉ siècle est dominée par de puissants barons plutôt que par un roi sans réels pouvoirs. Les terres agricoles fertiles de la vallée de la Loire sont le domaine du comte d’Anjou.
En 1128, une princesse arrive sur ses terres, hors d’elle. Mathilde, c’est son nom, est le dernier enfant légitime survivant du roi Henri Iᵉʳ Beauclerc d’Angleterre et de Mathilde d’Écosse, et son héritière désignée. Son père lui a ordonné d’épouser un adolescent de quinze ans, Geoffroy, le fils aîné du comte d’Anjou. Mathilde est furieuse… Elle a vingt-six ans et est la petite-fille de Guillaume le Conquérant ; elle est aussi la veuve du Saint-Empereur des Romains et s’est affublée du surnom de Mathilde « l’Emperesse ». Geoffroy, quant à lui, est le descendant d’un modeste comte.
Mathilde a la réputation d’être très obstinée, mais elle n’a pas son mot à dire dans le choix de son époux. Les princesses sont un moyen efficace pour les dynasties médiévales européennes d’agrandir leurs territoires. Le roi Henri Iᵉʳ Beauclerc espère que ce mariage arrangé, célébré dans la cathédrale du Mans, donnera un héritier mâle qui puisse devenir comte d’Anjou, duc de Normandie de même que… roi d’Angleterre.
Les choses ne se passent pas comme prévu. Geoffroy comme Mathilde sont des êtres fiers et querelleurs. Après une année houleuse, ils se séparent. Bien que leur union ait été initialement politique, ils sont rapidement contraints à la réconciliation. Mathilde rejoint son jeune mari et accomplit son devoir d’épouse. Elle lui donne trois fils en trois ans. Cela met fin à toute incertitude concernant la succession et pose les jalons d’une toute-puissante nouvelle dynastie.
Geoffroy est un homme plein d’énergie et intelligent, aux cheveux roux flamboyants. De l’opinion générale, il est bel homme et on le surnomme Geoffroy « le Bel ». Il a également un autre surnom dérivé du mot latin signifiant « genêt » : « Planta Genista » ou « Plantagenêt ». On ignore avec certitude pourquoi il portait ce nom. Selon une théorie, c’est parce qu’il aimait accrocher un brin de genêt à son chapeau. Quoi qu’il en soit, pendant plus de trois cents ans, aucun de ses descendants ne se désigne comme Plantagenêt, car les rois n’ont pas besoin de surnom. Pour les historiens, il s’agit d’un moyen pratique pour désigner la longue lignée de monarques issue de Mathilde et du jeune Geoffroy d’Anjou.
Quinze Plantagenêt seront couronnés rois d’Angleterre, mais avant cela, ils doivent conquérir le trône. Henri Iᵉʳ Beauclerc a désigné Mathilde comme son héritière. Pourtant, à la mort du roi, en 1135, le cousin de Mathilde, Étienne de Blois, s’empare du trône d’Angleterre.
Etienne de Blois naît vers 1092 dans une lignée où se croisent les ambitions féodales françaises et l’héritage normand. Sa mère, Adèle de Normandie, fille de Guillaume le Conquérant, veille à faire de lui un seigneur accompli, un homme courtois, diplomate, mais également d’une indéniable ambition. Très tôt introduit dans le cercle royal de son oncle Henri Iᵉʳ Beauclerc, Étienne bénéficie de faveurs particulières, d’un solide réseau de soutiens et d’un tempérament avenant qui séduit la noblesse anglo-normande. Lorsque Henri Iᵉʳ désigne sa fille Mathilde comme héritière du trône, Étienne prête serment comme tous les grands barons… Mais l’idée d’une souveraine femme effraie nombre de seigneurs du royaume, et l’occasion d’un coup de force finit par se présenter.
À la mort d’Henri Iᵉʳ en décembre 1135, Étienne traverse la Manche à toute vitesse, se fait reconnaître par Londres, puis couronner à Westminster, prenant de court la plupart de ses adversaires. S’ouvre alors une guerre civile d’une rare intensité qui l’oppose à Mathilde l’Emperesse et à son demi-frère Robert de Gloucester. Étienne n’est pas un tyran ; il est plutôt un souverain de bonne volonté, parfois trop conciliant dans un monde brutal où chaque faiblesse se paie comptant. Il tente de maintenir l’unité du royaume, d’apaiser les puissantes baronnies et de garder la main sur un pays livré au jeu dangereux des fidélités fluctuantes.
Les Plantagenêt ripostent. Geoffroy parvient à conquérir la Normandie qui faisait partie des domaines d’Henri Iᵉʳ. Mathilde, pendant ce temps, traverse la Manche pour faire valoir son droit sur la couronne. Il en résulte près de vingt ans de guerre civile. Dans les faits, il n’y a plus de gouvernement. L’Angleterre sombre dans une ère de conflits sanglants, qu’on appelle souvent et plus communément « l’anarchie ».
Le règne d’Etienne est marqué par des sièges interminables, des retournements d’alliance et un chaos féodal tenace, qui finit par s’essouffler lorsque son fils Eustache meurt prématurément. Etienne choisit alors la voie de la sagesse : en 1153, il reconnaît Henri Plantagenêt, fils de Mathilde et d’Edouard V d’Anjou — futur Henri II — comme son héritier, mettant fin à près de vingt ans de conflit. Il meurt en 1154 à Douvres, laissant un royaume meurtri mais prêt pour la restauration de l’autorité royale. L’histoire lui rend aujourd’hui un jugement nuancé : un prince affable, un chef militaire correct, un roi parfois dépassé par la violence de son temps, mais qui eut l’élégance de choisir la paix plutôt que l’obstination.
La chronique de Peterborough (The Peterborough Chronicle 1070-1154) offre une description du sort réservé à l’Angleterre, alors que les Plantagenêt combattent pour restaurer leur droit de naissance. « Dieu et ses Saints dormaient. Tous les hommes de pouvoirs se construisirent des châteaux et les peuplèrent de démons et d’hommes mauvais. Ils opprimèrent terriblement les misérables petites gens et les torturèrent pour leur soutirer leur or. Quand ils n’eurent plus rien à leur offrir, ils se mirent à piller et à brûler. » Au cours des siècles, cette légende a servi d’explication à la personnalité féroce, aux querelles familiales sanglantes et à la brutalité des Plantagenêt. Richard Cœur de Lion lui-même déclarera un jour « du diable nous venons et au diable nous retournons ».
Le fils de Mathilde, Henri, est un jeune homme charismatique. De Mathilde, il a hérité de la détermination et de la personnalité volcanique. De Geoffroy, il a hérité des cheveux roux, de l’intelligence et de l’énergie débordante. Henri hérite également des visées de ses parents sur la couronne d’Angleterre et d’une portion considérable du nord de la France. Jeune homme, il reçoit la Normandie et plus tard, il hérite de l’Anjou. Il étend ensuite les terres des Plantagenêt grâce à un mariage aussi profitable qu’inattendu.
Guillaume X, duc d’Aquitaine et comte de Poitiers, a régné sur l'une des plus vastes et des plus riches principautés d'Europe de 1126 à 1137. Il était le fils de Guillaume IX, le célèbre troubadour, et a lui-même maintenu une cour brillante et protectrice des arts. Malgré son rôle de grand seigneur, son règne fut marqué par des controverses et des conflits avec l'Église, notamment lorsqu'il soutint l'antipape Anaclet II, ce qui lui valut d'être excommunié. Ce n'est qu'après une rencontre avec Bernard de Clairvaux qu'il se réconcilia avec la papauté, événement qui aurait pu l'amener à entreprendre son pèlerinage.
Le décès soudain de Guillaume X survint le Vendredi saint, 9 avril 1137, alors qu'il achevait un pèlerinage sur le célèbre chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle en Galice. Il avait environ 37 ans. Les sources de l'époque suggèrent qu'il est mort d'une maladie, possiblement une dysenterie, même si des récits plus tardifs, parfois romancés, évoquent des circonstances plus mystérieuses ou violentes. Cet événement tragique et inattendu laissa un héritage immense et stratégique sans héritier mâle adulte pour le défendre.
Face à cette situation, Guillaume X, dans ses dernières dispositions, confia sa fille aînée, Aliénor d'Aquitaine (alors âgée d'environ quinze ans), ainsi que son duché, à son suzerain, le roi de France, Louis VI le Gros. Le duc d'Aquitaine demandait expressément que Louis VI lui trouve un mari capable de défendre l'Aquitaine. Louis VI s'empressa d'organiser le mariage d'Aliénor avec son propre fils, Louis VII, dès l'été 1137, unifiant ainsi le duché d'Aquitaine au domaine royal capétien et changeant immédiatement l'équilibre des pouvoirs en Europe.
Le roi de France, Louis VII, obtient sa main mais il ne parvient pas à la garder, ni à conserver l’Aquitaine. Le roi est un homme très pieux mais sa nouvelle reine est ambitieuse et sophistiquée. Aliénor déclare un jour : « J’ai épousé un moine, pas un monarque ! » Il y a un autre problème… Le roi de France a besoin d’un fils et Aliénor ne donne naissance qu’à des filles. Après quinze ans et deux filles, Louis persuade l’église d’annuler leur mariage.
La riche héritière est à nouveau sur le marché. Des prétendants rôdent, déterminés à obtenir sa main et ses terres, mais Aliénor est têtue et indépendante. Elle est décidée à épouser l’homme qui lui permettra de mener à bien ses propres ambitions dynastiques : Henri II Plantagenêt.
Aliénor fait savoir à Henri qu’elle souhaite le rencontrer en Aquitaine. Tandis qu’elle quitte Paris pour s’y rendre, elle doit échapper à des kidnappeurs qui cherchent à l’épouser de force, pour obtenir ses terres. Henri II et Aliénor se marient dans la cathédrale de Poitiers lors d’une cérémonie organisée dans la précipitation. Il s’agit d’un mariage scandaleux. Henri a dix-neuf ans et Aliénor la trentaine. De plus, l’union d’Aliénor et du roi de France n’a été annulée que deux mois auparavant.
Henri II Plantagenêt et l’ancienne reine de France se sont montrés plus malins que le roi Louis. Il est humilié par ces scandales, il perd également la moitié de ses territoires. Par héritages, conquêtes et à présent par mariage, Henri a réussi à rassembler un territoire immense en France. Aliénor et lui vont avoir quatre enfants, ce qui leur permet d’assurer l’avenir de leur dynastie. Le roi de France, néanmoins ne pardonnera jamais l’offense que lui a faite l’ambitieux Plantagenêt.
Les Plantagenêt continuent à se battre pour leur droit de naissance en Angleterre et la dynastie est florissante. Henri se met à présent en quête de la récompense ultime… La couronne d’Angleterre. Lorsqu'il traverse la Manche, il découvre le pays en ruine, dévasté par près de vingt ans de guerre civile entre les partisans d’Etienne de Blois et ceux de Mathilde. Son arrivée convainc de nombreux barons d’adhérer à la cause des Plantagenêt.
Les armées respectives d’Henri et d’Etienne se retrouvent au château de Wallingford. Des petits monticules et murs persistent encore aujourd’hui sur ce qui reste d’une forteresse, l’une des plus imposantes de l’Angleterre médiévale. Etienne assiège le château de Wallingford et Henri arrive pour prêter main-forte aux forces loyales à Mathilde. Les deux armées se font face des deux côtés du fleuve. Une chronique de l’époque, « la gesta stephani », raconte les évènements : « … c’était chose atroce que de contempler tant d’hommes en armes, l’épée à la main, prêts à occire leurs proches et leurs compatriotes… ».
Les commandants de deux armées sont terrifiés par la guerre civile et la destruction de leur royaume. Les deux armées refusant de se battre, Etienne et Henri doivent parlementer. Selon la chronique, ils se font face à l’extérieur du château, chacun se tenant sur une rive. Ils finissent par trouver un accord. Le roi Etienne garde le trône mais il accepte de prendre Henri comme héritier légitime. L’année suivante, le roi Etienne est pris de terribles douleurs abdominales et il se met à cracher du sang. Le roi est mort. Les négociations qui ont débuté au château de Wallingford vont conduire à plus de trois cents ans de règne des Plantagenêt en Angleterre.
Le 19 décembre 1154, Henri II devient le premier roi d’Angleterre de la dynastie des Plantagenêt. Ce roi francophone détient à présent un immense empire qui s’étend de la frontière écossaise aux Pyrénées. Sa priorité est la restauration de la paix et de l’ordre. Il fait démolir des dizaines de châteaux désaffectés. Ensuite, afin d’asseoir le pouvoir des Plantagenêt sur le pays, il se tourne vers la loi.
Un manuscrit, vieux de plus de huit cents ans, est l’un des trésors du Balliol College à Oxford. Il contient un manuscrit connu sous le nom de « Glanville ». Il s’agit du guide le plus ancien détaillant les rouages de la loi anglaise. Il a été rédigé sous le règne d’Henri II. Il s’agit d’un des jalons du système juridique anglais. En voici les premières phrases : « Le pouvoir royale ne doit pas seulement dépendre d’armes destinées à combattre les rebelles et ceux qui lui sont hostiles mais aussi de lois permettant de régner en paix sur ses sujets… ». Henri hérite d’un système juridique complexe où les affaires peuvent être jugées par de nombreux tribunaux locaux. Afin de concentrer le pouvoir entre ses mains, Henri II met en place une justice royale prompte et cohérente qui est illustrée dans le « Glanville ».
Le terme « Glanville » fait référence au Tractatus de legibus et consuetudinibus regni Anglie (Traité des lois et coutumes du royaume d'Angleterre), le premier traité de droit anglais qui a systématiquement organisé la jurisprudence de la cour royale sous le règne d'Henri II (1154-1189). Ainsi s’ouvre le règne des Plantagenêt, appelé à durer plus de trois siècles
À suivre… Prochainement : La couronne est désormais acquise, mais le plus difficile commence. Gouverner ne consiste plus à conquérir, mais à imposer l’ordre, à apaiser les rivalités et à transformer un pouvoir fragile en autorité durable. Héritier d’un royaume meurtri par des années de guerre civile, le nouveau souverain doit restaurer la paix, affermir les institutions et gagner la loyauté d’une noblesse encore méfiante. C’est dans cette transition, entre victoire et consolidation, que se joue véritablement la réussite d’un règne.
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