#Kaléidoscope | #Architecture | #ChateauxForts | #HistoireMedievale | #MoyenAge | #Forteresse | #Patrimoine
Les châteaux forts, joyaux de l'histoire médiévale

Châteaux forts, joyaux de l’histoire médiévale dont la splendeur ne cessent d’éclairer.

Préservés par miracle, restaurés ou encore en ruine, les châteaux fascinent toujours le public. Le Moyen Âge, comme siècle de bâtisseurs, nous a légué des monuments extraordinaires qui jouent un rôle important dans notre identité. Des siècles après leur apparition dans le paysage, ils demeurent, avec les cathédrales, les symboles du Moyen Âge et du pouvoir de leurs commanditaires, seigneurs ou souverains. Pour Philippe Auguste, la construction des châteaux a été un outil pour restaurer l'autorité du roi de France. Leur construction a accompagné l'évolution politique et culturelle de la période médiévale. Des centaines ont été construits en Europe et jusqu'aux portes du Moyen-Orient, mais leur forme, leur plan, leurs caractéristiques ont considérablement évolué au fil du temps.

Il y a une innovation, une sorte de surenchère aussi, de compétition : construire mieux que l'autre, plus parfait, original et nouveau. Des premiers retours de pierres érigées en quelques mois aux chantiers colossaux de la cité de Carcassonne et du château de Chambord, toutes ces constructions, façonnées pendant cinq siècles, de l'an 1000 à 1500 environ, ont contribué à façonner le paysage d'une nation en gestation. À partir de là, on a de multiples pouvoirs qui sont centrés sur le château. Forteresse de frontières comme à Salses ou château royal comme à Vincennes, ces édifices auront trois fonctions : le logement, la défense et l'affirmation du prestige. Ils sont donc les marqueurs d'un monde en constante mutation, ils racontent à eux seuls cinq cents ans de Moyen Âge.

L'apparition des châteaux forts en Europe ne doit rien au hasard. Lors de la longue période de paix romaine des premiers siècles de notre ère, quelques castrums ou quelques villas fortifiées avaient été érigés à la frontière de l’Empire, rien de plus. On trouve dans les textes en latin le terme castrum. Ainsi « castrum » a donné progressivement et par extension « castellum », château, et « Castellón » veut dire tout simplement le village. C’est donc un terme très générique et on voit aux 9ᵉ et 10ᵉ siècles le glissement de sens entre une place forte, qui peut être très grande, une ville fortifiée et progressivement, ce qu'on interprète comme un lieu qui l'est, mais c'est aussi une résidence et non celle de n'importe qui, celle de celui qui exerce un pouvoir.

Au IXᵉ siècle, la partition de l'empire de Charlemagne plonge tout l'ouest européen dans une période de chaos. L'autorité du roi, mais également celle de ses vassaux, les comtes, est considérablement affaiblie. Les villas fortifiées vont alors devoir laisser place à de nouveaux types de construction ; d'autant qu'à partir des VIIIᵉ et IXᵉ siècles, le territoire de cette vaste région qui n'est pas encore la France est assailli par de multiples invasions. Les Hongrois à l'est, les Vikings au nord et à l'ouest, les Sarrasins au sud. Pour faire barrage, l’Europe se couvre de châteaux forts. D'abord, dans l'ouest et le sud de la France, puis jusqu'en Normandie, en Allemagne et en Angleterre. La féodalité est alors en gestation : les seigneurs, émancipés d'un pouvoir royal très affaibli, se lancent dans la conquête de territoires, mais il faudra ensuite les protéger. Ils conçoivent donc des fortifications qui peuvent être construites en un temps record d'environ trois mois, sous la forme de modes castrales élevées sur des tertres artificiels. Pour symboliser et concrètement retrancher son château, il fallait artificiellement créer une élévation qui soit faite pour pouvoir de loin et pour être vue de loin.

La taille moyenne de ces tertres en forme de cône est d'environ trente mètres de diamètre à la base pour une dizaine au sommet. La hauteur varie de six à douze mètres, créant une pente de trente à cinquante-cinq degrés. C'est là que se dresse la tour haute de quinze à vingt-cinq mètres. En contrebas la basse-cour, le plus souvent circulaire ou ovale. Elle est entourée d'un fossé et d'une levée de terre surmontée d'une palissade. Une tour porte en bois peut défendre l'accès : c'est là que se trouvent les bâtiments de service, écuries, four, pressoir, ou forge. C'est quelque chose qui est techniquement simple et très facile à faire. On peut les construire avec les matériaux tirés du fossé, avec le personnel corvéable à merci dont on dispose aussi, donc on n'a pas besoin de véritables techniciens pour mettre en place cette structure. Les châteaux à motte vont se multiplier entre le Xᵉ et le XIIᵉ siècle.

Leur défense repose sur la succession des obstacles : fossés, talus, palissades et sur la capacité de tenir un siège. La tour, souvent accessible par une échelle rudimentaire, est le signe du prestige et de l'autorité des seigneurs, c'est là qu'ils vivent avec leurs familles. Celle d’Ardres dans le Pas-de-Calais, construite vers 1120, comportait quatre niveaux : un rez-de-chaussée, enchâssé dans la terre et faisant office de cellier et de magasin à grains, surmonté d'un étage composé d'une grande salle et de la chambre du seigneur. Venaient au-dessus la pièce réservée aux enfants du couple seigneurial et celle attribuée aux hommes de garde. Enfin, surmontant l'ensemble, une chapelle était réservée aux maîtres de la tour. On est là aussi une fois de plus dans le symbole pour montrer au reste de la population et au reste de l'aristocratie qu’effectivement on a une empreinte particulière dans le paysage.

À cette époque, les seigneurs s'affrontent au cours de guerres privées afin d'étendre et d'affirmer leur pouvoir. Les modes castrales vont donc se multiplier en Europe occidentale et jusqu'en Angleterre. Elles représentent l'autorité et le pouvoir. Ces premières structures de bois, efficaces face à de modestes troupes de fantassins et de cavaliers, ont pourtant un point faible : le feu. Les installations défensives vont donc, lors des Xᵉ et XIᵉ siècles, être renforcées par l'emploi de la pierre. Certaines défenses sont érigées dans ce matériau en lieu et place des anciennes fortifications de bois, comme c'est le cas au Restormel Castle, situé au sud de l’Angleterre. En France, l’architecture des premières fortifications va alors subir l’influence des Normands solidement implantés sur un vaste territoire, qu'ils considèrent désormais comme une sorte de nation et qu'ils doivent protéger des appétits de leurs voisins. C'est le risque permanent dans le système féodal. Au début, c'est de perdre sa légitimité parce qu'on est mangé par un autre, plus fort que soi, donc on se défend en l'empêchant d'entrer.

Dans cette quête permanente de protection, la maçonnerie va venir renforcer le système défensif des édifices dès le début du IXᵉ siècle. Les seigneurs les plus puissants et les plus fortunés vont donc remplacer les tours maîtresses de bois par d'imposantes tours en pierre.

Le plus célèbre d'entre eux, Foulques Nerra, devenu comte d'Anjou à seulement 17 ans, va faire construire une trentaine de forteresses, dont celle de Loches en Indre-et-Loire, l'une des plus anciennes et imposantes tours maîtresses en pierre. Avec une telle construction, Foulques Nerra s'impose aux yeux de tous comme l'égal du roi, et il a le choix entre deux types d'aménagements. Ça peut être un aménagement, disons stratégique, mais aussi une espèce de château-palais ostentatoire qui est l'expression à la fois de son pouvoir et répondant à son goût du faste de grands seigneurs. Ainsi, par exemple, un donjon comme le donjon de Loches n'est pas un outil de guerre, il est entièrement construit en pierres et de plus, en pierres de taille.

Dressé en retrait de fortifications plus récentes, le donjon de Loches forme un rectangle d'environ vingt-cinq mètres sur quinze ; sa hauteur est de trente-sept mètres. Une porte est située sur le flanc le moins menacé, les fenêtres sont ébrasées, étroites sur l'extérieur. Au troisième étage, des ouvertures plus larges permettaient sans doute de passer sur une galerie de bois en surplomb, offrant la possibilité d'ajuster un tir ou de lancer des projectiles sur les assaillants parvenus au pied des murailles. Le donjon résidentiel, c'est quelque chose dont on a des traces à partir du Xᵉ à peu près en France avec en général la salle basse ou deux niveaux de celles-ci, la grande salle qui souvent aussi donne accès à la tour, qui est une pièce de réception de représentation au premier étage, et puis au-dessus on a des espaces qu'on appelle en italien « la camera », c’est-à-dire la chambre, des endroits qui sont un peu plus privatisés, et puis souvent un étage plutôt défensif, dans la partie supérieure, qui est une espèce de salle des gardes et un espace de surveillance. La défense d'une telle forteresse est uniquement passive. La défense passive, c'est construire suffisamment solide, haut et retranché pour empêcher les incursions. Ainsi plus le château a des fossés larges et profonds. Plus ses murs sont élevés, mieux il se défend des incursions. Ça, c'est de la défense passive.

Cette défense passive est combinée avec une défense en profondeur. La plupart des forteresses de l'époque romaine sont implantées sur des lieux particulièrement inaccessibles, au carrefour de voies de communication stratégiques. Les obstacles sont multipliés pour empêcher l'assaillant de s'approcher de la tour maîtresse. Fossés, talus, ou encore palissades, on installe le château dans un lieu naturellement bien défendu sur une colline entourée par une rivière qui forme des obstacles naturels face à l'avancée d’un éventuel ennemi. En conséquence, on ralentit l'avancée de l'ennemi, on s'isole, on se protège et on conçoit un peu le château comme un refuge. Cela signifie qu'on agissait, car il y avait des chemins de ronde au sommet des murailles pour tirer à l’arquebuse et guetter. Mais tout cela, ça reste quand même relativement passif : des obstacles, des murs, des fossés, des défenses naturelles.

Nombre de tours maîtresses construites lors du XIᵉ siècle reprennent le plan quadrangulaire facile à bâtir. Le modèle anglo-normand de ce type d'édifice, aussi appelé tour de résidence ou tour de palais, comme la tour de Londres, construite vers 1510 sur ordre de Guillaume le Conquérant, ou encore le grand donjon du château de Falaise en Normandie, bâti au tout début du XIIᵉ siècle. Mais les donjons quadrangulaires montrent vite leurs limites défensives. Les angles saillants des donjons, mal défendus et créant des angles morts, deviennent facilement accessibles aux attaquants. Ils peuvent y creuser des sapes, des galeries creusées sous les fondations des tours ou des murailles qui sont ensuite bourrées de matières inflammables afin de faire effondrer le mur et de pénétrer dans le donjon. Ces tours carrées disparaîtront bientôt au profit de tours rondes mieux adaptées à l'art de la guerre. Ce sera la grande innovation généralisée au XIIᵉ et XIIIᵉ siècle, mais il faudra pour cela attendre le règne du roi bâtisseur Philippe Auguste.

Dès le début du XIIᵉ siècle, le château représente bien plus qu’une fortification rudimentaire. Il est aussi et surtout un espace de vie quotidienne. Les paysans viennent y travailler pour entretenir les murailles, curer les fossés ou encore cultiver les terres du châtelain, la réserve. Le maître des lieux y réside avec sa large famille : femme, enfants, frères, sœurs, cousins. Les chevaliers s’installent dans les fiefs attribués par leur seigneur où ils font construire des habitations fortifiées. Cependant, cette indépendance soudaine n'est pas sans effet sur les relations qu'ils entretiennent avec le suzerain auprès duquel ils s'engagent en exerçant deux grands rites : le serment de fidélité et l'hommage où le chevalier va prêter serment. C’est un sacrement, quelque chose d'extrêmement surnaturel, mystérieux, qui dépasse et qui engage à ne pas nuire au Seigneur. Il fait désormais partie de sa cour et c’est une société où la qualité d'un homme se mesure au nombre des personnes qui sont autour de lui et qui le servent. À partir de là on a de multiples pouvoirs qui sont centrés sur le château. Quand le prince est absent, on rend hommage à son tour.

De la même manière, le roi de France exige désormais que les grands seigneurs lui prêtent hommage et jurent de lui apporter aide militaire et conseils. Cette organisation des relations entre vassaux résume à elle seule la féodalité. La pyramide du pouvoir se recompose, la société médiévale évolue. Le roi qui avait tout perdu recouvre progressivement ses prérogatives, le banc, le pouvoir de commander et celui de punir, et ses tribunaux désormais sont les seuls qui peuvent exercer la justice. Ce processus implique la construction de nouveaux châteaux, ainsi que la conquête et l'adaptation des châteaux des seigneurs avec de nouvelles techniques, rendant ces châteaux encore plus grands, plus perfectionnés sur le plan militaire et plus imprenables, ce qui marque une reconquête de territoires par la royauté. En effet, au XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, période qualifiée d'âge d'or des châteaux forts, France et Angleterre se livrent un conflit acharné. Un conflit au cours duquel les châteaux jouent un rôle primordial.

Par ailleurs, on a des entités politiques qui deviennent plus puissantes, qui entrent en guerre ouverte dans les années 1180-1190 et cela occasionne forcément la construction de nouveaux châteaux et, pour le coup, de places fortes. Lorsque Philippe Auguste monte sur le trône en 1180, le royaume de France ne s'étend guère au-delà de l'Île-de-France actuelle. La Normandie, l'Anjou, le Maine ou encore la Touraine sont alors sous la coupe du roi d'Angleterre Jean sans Terre. Philippe Auguste va donc étendre le territoire royal aux dépens des souverains anglo-normands : les Plantagenêt. Il va aussi et surtout rétablir son influence dans toutes les provinces tenues par les puissants vassaux. Il met en place une administration en charge de la gestion du royaume, profitant de l'essor des villes qu'ils rallient à lui et de l'affaiblissement des seigneurs appauvris par les premières croisades. Philippe Auguste, comme ses prédécesseurs capétiens, va se lancer dans une vaste entreprise de rétablissement du pouvoir royal. Mais il ne va pas se contenter de conquêtes territoriales, il va aussi couvrir le royaume d'infrastructures militaires, au premier rang desquelles des châteaux. Pour Philippe Auguste, la construction des châteaux a été un outil bien sûr de guerres et d'affrontements de places fortes, mais ça a été aussi un outil particulier au service de son pouvoir, de son autorité, de son image. Cela a été pour lui un outil pour restaurer l'autorité du roi de France. En tout, une trentaine d'édifices portent la marque du souverain à travers le royaume. Quand il ne les a pas fait construire lui-même, il les a dotés d'une tour ronde, symbole de son autorité.

Au mois de juin 1204, Philippe Auguste est désigné roi de France et non plus roi des Francs. Pour parvenir à défendre son royaume et à le garder des appétits féroces des souverains Plantagenêt, le nouveau roi va faire construire des forteresses sur le plan standardisé : une enceinte carrée, des remparts flanqués de tours pleines aux angles et de tours semi-circulaires en leur milieu, une tour maîtresse ou donjon au centre mais qui se déplacera bientôt sur les angles et des murs munis de créneaux, un chemin de ronde cintrant l'édifice et courant sur les murailles d'une tour à l'autre, et enfin une porterie et un corps de garde solidement implantés à l'entrée. Le château témoin modèle pour tous les autres se trouve à Paris. Le Louvre Homme, qui n'était pas la résidence des rois de France, c’était plutôt le Palais de la Cité. Toutefois, le Louvre a été construit dans les années 1190 et c'est le château par excellence qui introduit un nouveau modèle qu'on va d'ailleurs appeler le château philippien. Ce dernier fait référence aux constructions de Philippe Auguste et résulte vraiment là d'une réflexion particulière sur un plan type.

Le château du Louvre occupait le quart sud-ouest de l'actuelle cour carrée. Après douze ans de travaux, la majestueuse tour est achevée. Haute de 31 mètres, elle est entourée d'un fossé circulaire d'environ sept mètres cinquante de largeur et autant de profondeur. Les murailles de la forteresse, occupant un quadrilatère de soixante-dix-huit mètres sur soixante-douze, sont renforcées par dix tours ; un fossé rempli d'eau achève le dispositif défensif. La porte principale est au sud tandis qu'une autre, plus réduite, fait face à la ville. Le mur ouest est renforcé car davantage exposé aux attaques. Deux bâtiments adossés aux murailles ouest et sud abritent les soldats, les animaux et les équipements nécessaires pour tenir un siège. Les deux autres murs sont simplement crénelés à l'est. Un puits profond et une citerne assurent l'alimentation en eau. Le château philippien reprend des concepts qui existent dès l'Antiquité. c'est-à-dire des plans quadrangulaires, les segments de murailles, bâtis à ses hauteurs avec des chemins de ronde et régulièrement flanqués, donc défendus, par des tours de défense. L'ensemble est entouré et isolé par des fossés, ce qui est un concept ancien mais qui évolue aussi puisqu'on a désormais des tours où se multiplient les organes de défense active, c'est-à-dire les archères.

Ces standards typiques de l'architecture philippine se retrouvent au château de Dourdan dans l'Essonne. Sans doute la plus aboutie et la plus conservée des forteresses philippines. Murs à créneaux et courtines, chemin de ronde courant sur les murailles, poterie munie de herses, grilles en fer et bois, corps-de-garde solidement planté à l'entrée et défendant l'accès principal, trop d'archères dans les tours où les murs, tour flanquée aux angles des remparts et présence d'un donjon qui supplante progressivement les tours quadrangulaires massives puis qui disparaîtra lors du XIIIᵉ siècle, le seigneur s'installant volontiers dans un édifice construit dans la cour intérieure. Si cette standardisation de l'architecture des châteaux forts va durer près de deux siècles, elle se heurtera à vie au développement des engins de jets dévastateurs puis de l’artillerie. L'architecture devra donc s'adapter une nouvelle fois et adopter des formes encore plus défensives. D'ici là, les tours standardisées par le pouvoir royal équiperont l'ensemble des nouvelles fortifications.

Lors du XIIᵉ siècle, sur le modèle initié par Philippe Auguste, les architectes médiévaux privilégient donc la tour ronde plutôt que la tour carrée, car les projectiles d'engins de siège dont les plans ont été rapportés par les croisés ricochent plus facilement à sa surface. Les croisades et, de façon plus générale, les échanges avec l'Orient ont eu une influence considérable dans la construction des châteaux à la fin du XIIᵉ siècle et au début du XIIIᵉ siècle puisque les ingénieurs militaires rivalisaient d'imagination pour trouver des nouvelles techniques d'attaques et de défenses des places. Ainsi, on redécouvre des gros engins de tir gréco-romains comme l’arbalète géante. Les trébuchets, donc des engins à contrepoids.

Capables de propulser des blocs de pierre de plus de cent kilos contre les murailles et les tours des châteaux, ces engins de siège impressionnants pêchent toutefois par leur peu de maniabilité et la lenteur de leur cadence de tir. Le trébuchet est aussi un engin représentatif de la guerre biologique médiévale, de la même façon que les défenseurs jetaient depuis les tours en bois immondices et excréments sur la tête des assaillants. Les tirs de trébuchet auraient été utilisés pour projeter des entrailles d'animaux et des cadavres infectés à l'intérieur du château assiégé, dans l'espoir de contaminer sa garnison. Quelle que soit leur taille, leur système de contrepoids ou de jets, tous ces engins nécessitent de mobiliser un nombre conséquent d'hommes pour les manipuler. Il faut aussi les connaissances suffisantes pour les fabriquer et surtout les deniers pour les acquérir. Les plus imposants engins de siège ne sont donc pas à la portée des seigneurs modestes, souvent appauvris à leur retour des diverses croisades. Il y a donc un effort pour attaquer les places fortes et puis en contrepartie évidemment on doit fournir une résistance pour les défendre : on épaissit les murs, on crée de nouveaux organes de défense, des chemins de ronde avec des mâchicoulis, des dispositifs pour pouvoir jeter des projectiles à la tête des assaillants et on retrouve dans quelques châteaux au XIIᵉ siècle en Occident comme Château-Gaillard mais qu’on voit seulement se développer après à la fin du XIVᵉ siècle.

La citadelle de Château-Gaillard en Normandie, réputée imprenable, a été la fierté de Richard Cœur de Lion. Le souverain anglais a accompli l'exploit de la faire bâtir en deux ans seulement. Elle constitue l'ultime verrou destiné à stopper la marche de Philippe Auguste vers Rouen. Il lui faudra d'ailleurs attendre la fin d'un très long siège au printemps 1204 pour qu'il réussisse à s'en emparer ; car Château-Gaillard possède très tôt les attributs les plus efficaces d'une défense dite active. L'idée, c'est qu'il faut que ça résiste. Le fait déjà, par exemple, à Château-Gaillard de remplacer les hourds en bois par des mâchicoulis en pierres, ce qui était à l'époque une innovation en Occident. C'était très nouveau de faire ça, il y avait des mâchicoulis en pierre en haut de la tour sur de grandes arcades et les murs étaient plus épais. Ainsi, les murs de Château-Gaillard, par exemple, sont très épais et ont une grosse résistance mécanique à l'impact balistique et l’éperon avait pour vocation, en cas de tirs balistiques, de ne pas donner prise, c’est-à-dire qu’une pointe permet de chasser le projectile et les petits festons, les formes festonnées, c'était pour proposer un tir balistique, quelque chose qui puisse faire ricochet le projectile, donc avoir un moindre impact. Donc maintenant c'est vraiment une réponse à la défense active, l'épaississement des murs et les formes.

Au XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, le retranchement sommaire ne suffit plus. Avec l'architecture philippine, la défense devient active. Le château fort peut désormais protéger l'ensemble des terres qui l'entourent car les hommes postés sur son chemin de ronde ou embusqués dans son corps de garde peuvent activement défendre l'édifice grâce au nouveau dispositif défensif aménagé dans les tours et les murailles et à leur capacité de déplacement sur les courtines. Les progrès dans l'art de construire ont rendu les fortifications encore plus solides et difficiles à approcher.

Lors du XIIIᵉ siècle, les cours de bois vulnérables aux feux disparaissent progressivement pour être remplacées par des constructions en encorbellement, les bretèches, un petit avant-corps rectangulaire ou à pans coupés, et les mâchicoulis, une galerie de pierre courant sur le sommet des courtines. Pour mieux protéger l'enceinte, on utilise à partir du milieu du XIIᵉ siècle les tours comme postes de tirs. L’élément fondamental de la défense active, c'est la tour archère. Dans une tour semi-circulaire, vous percez aussi des archères de flancs et une frontale, mais à l'étage au-dessus, on ne les perce pas au même endroit. Ainsi, vous avez une couverture des angles de tir qui ne laisse pratiquement pas d'angle mort. En effet la superposition des tirs à différents niveaux en éventail permet à l'archet de défendre à peu près tous les angles de vue depuis la tour d'une façon active. S'est inventé, ou du moins s'est vraiment mis en place à partir du dernier tiers du XIIᵉ siècle et Philippe Auguste va le systématiser.

Les progrès sont tels que la forteresse peut désormais être édifiée en plaine sur des terrains plats et découverts. L'architecture philippine va influencer les souverains anglais pendant plusieurs siècles. Le château de Douvres situé sur les côtes britanniques assure la défense du port le plus proche de la France. Henri II Plantagenêt le fait considérablement agrandir de 1179 à 1188 en lui adjoignant un splendide donjon-palais. Dans l'est de l'Angleterre, le château de Bodiam, dans le Sussex, construit de 1385 à 1385 en pleine guerre de Cent Ans, reprend les archétypes des forteresses françaises. Il est établi sur une base carrée mais ne possède pas de tour maîtresse.

Ajout, perfectionnement ou véritable création, les principes de fortification de l'architecture initiée par Philippe Auguste évoluent encore avec ses successeurs. Son fils Louis VIII et son petit-fils Louis IX qui n'auront de cesse d'agrandir le domaine royal. Saint Louis, qui a dû batailler notamment dans le sud de la France contre le comte de Toulouse, a fait construire des châteaux, des places qui sont devenues finalement des lieux d'exercice de contrôle de l'autorité royale.

En 1248, le traité de Corbeille fixe la frontière entre le royaume de France et celui d'Aragon. Quelques années plus tôt, plusieurs forteresses perchées au sommet d'impressionnantes falaises avaient été achetées par Louis IX afin de marquer les nouvelles limites du royaume. Leurs noms (Aguilar, Quéribus, Perthus ou encore Puylaurens) désignent ces citadelles du vertige. Parmi celles-ci, le château de Peyrepertuse (dans l'Aude) est sans doute le plus impressionnant. Cette dernière, datée de la seconde moitié du XIIIᵉ siècle, s'allonge sur une crête d'environ 300 mètres et domine la vallée de quelque 500 m. L'ensemble est composé de trois parties : deux châteaux et une vaste esplanade centrale. Le donjon vieux comprend un logis et une église de style roman. Tandis qu'une seconde forteresse érigée et plus haute en 1242 permet une autonomie totale en cas de siège. Impressionnantes, ces citadelles ne possèdent pourtant que de très faibles garnisons, c'est le cas notamment du château de Puylaurens perché sur son éperon calcaire.

La forteresse n'est défendue que par une vingtaine de fantassins et une meute de chiens. Comment si peu d'hommes auraient-ils pu intervenir en cas d'invasion ? Aurait-il eu seulement le temps de descendre dans les vallées qu'il dominait ? En vérité, ces citadelles du vertige ne sont pas que des forteresses, elles sont d'abord des constructions politiques, les armes d'une guerre psychologique. Elles symbolisent la volonté des rois capétiens de marquer de leur empreinte le royaume qu'ils gouvernent. La croisade albigeoise est une occasion pour le pouvoir capétien de s'implanter fortement dans ces territoires qui sont très loin du siège du domaine royal initial. Ainsi c'est vrai que ces châteaux dits de frontières. En effet ce sont des territoires convoités, finalement ils sont très souvent la synthèse de fortifications anciennes, de lieux de pouvoir anciens qui sont pris et repris et fortifiés par les uns et par les autres.

Le château de Carcassonne, hérissé de neuf tours, est un trésor de l'architecture philippienne. Les fortifications de la cité constituent un ensemble monumental avec son rempart long de trois kilomètres jalonnés de quarante tours, muni de deux imposantes portes. Cette vaste acropole domine d'une cinquantaine de mètres la rive droite de la rivière Aude. Plus splendide cité fortifiée d'Europe, Carcassonne possède deux enceintes couronnées par un chemin de ronde : la première intérieure est appuyée sur les soubassements antiques, la deuxième est protégée par quatorze tours. C'est un investissement financier considérable parce que tout est bâti en pierre de taille, avec une conception de la défense active. On voit des tours archères, des archères immenses dont les formes de tirs peuvent être de deux ou trois mètres de longueur. Et en fait on sait très bien que finalement nul n’a besoin d'avoir des archères de cette taille pour qu'elles soient plus efficaces. Il y a donc une dimension ostentatoire et aussi de démonstration de l'autorité royale à travers ces constructions qui sont également des constructions fortes.

Le choix du site de construction d'un château répondait à des critères stratégiques et politiques mais également environnementaux. Le chantier était censé être proche d'une carrière et d'une forêt qui auraient dû fournir les matériaux essentiels au chantier. Après que la forêt a été déboisée, le terrain à bâtir est arpenté. À l'aide d'une corde à treize nœuds espacés de coudées d'environ 50 cm, le maître d'œuvre trace le plan du futur édifice. Des pieux sont plantés au centre des tours puis sont reliés entre eux par des cordons déterminant des lignes où s'élèveront les courtines. La construction est une affaire de spécialistes aux fonctions et compétences précises : tailleurs de pierres, maçons, charpentiers ou forgerons répartis en corporation. Le coût de ce travail est élevé. La quantité de pierres de taille utilisées dans la construction d'un château dépendra donc du budget alloué par le seigneur. La taille du château dépend largement de la fortune de son commanditaire, des redevances dont il dispose, et puis surtout des paysans qu'il peut faire travailler sur place. Le Moyen Âge est une période de bâtisseurs où une grande quantité de richesses, beaucoup de capitaux sont partis dans la construction des cathédrales et des châteaux. Bien sûr, cela était peut-être au détriment du niveau de vie, cela était peut-être au détriment de la qualité de la santé, de l'instruction des personnes, mais simultanément cela nous a légué des monuments extraordinaires qui comptent beaucoup dans notre identité et dans ce que nous sommes actuellement.

Il faut de huit à douze ans pour bâtir les châteaux du début du XIIIᵉ siècle. Pendant toute la construction, les maçons vont soigneusement veiller à la qualité de l'assemblage et à la droiture des angles. Ils utilisent des engins de levage comme la roue à écureuil, dont certains modèles peuvent soulever un poids de 600 kg. Voûtes à croisées d'ogives, poutres emboîtées grâce aux tenons et mortaises, fenêtre en pierres de taille. Chaque élément du château démontre une incroyable maîtrise, le chantier est donc colossal, conjonction de plusieurs savoir-faire coordonnés par le maître d'œuvre. On se pose souvent la question des architectes, surtout quand on est assez admiratif devant la qualité des constructions : il y a des constructions sur croisement d'ogives. Il y a une conception élaborée de la construction qui répond simultanément à ces églises. Bien sûr, il y a des architectes, mais on ne conserve pas leurs noms. Cependant, sauf quelques longs, ce sont des inconnus de l'histoire. Si les noms des architectes médiévaux ont disparu, leurs œuvres, dont la beauté et la complexité restent aujourd'hui encore incontestées, auront traversé les siècles.

Avec le règne de Philippe Auguste et de ses successeurs, le royaume connaît une période de pacification et de stabilité. Les châteaux forts continuent néanmoins de se répandre sur le territoire royal et, bien qu’ils répondent toujours aux normes militaires, leur fonction résidentielle se développe. La quête de confort devient une préoccupation majeure pour leurs commanditaires. À la longue, le donjon est délaissé au profit d'un bâtiment spécifique, un logis construit sur la basse-cour où résident le seigneur avec ses domestiques. Là l'apparition d'un espace beaucoup plus propre à la résidence, et pas la résidence de n'importe qui, celle de celui qui exerce le pouvoir et de ses proches. Au cours du Moyen Âge, la famille du seigneur s'est élargie, et on a désigné ce phénomène par le terme de trilogie, qui apparaît dès l'époque carolingienne. La salle d'apparat, que l’on appelle le hall, est une grande salle au 1ᵉʳ étage, celui des nobles, où il y a le trône du seigneur, où l'on prend les repas, les banquets. C'est le lieu de convivialité. Les serviteurs dressent des tables sur des tréteaux et après le repas, on les retire. Il y a une partie plus privée, qui est la chambre seigneuriale, et un troisième lieu, la chapelle, qui est non seulement le lieu de la liturgie du culte, mais aussi un espace culturel où l'on écrit et conserve quelques livres, notamment dans la bibliothèque de la chapelle. Ainsi, le château est un lieu de résidence de même qu’un lieu de culture, on l’oublie trop souvent.

La lumière constitue un élément de confort indispensable à la vie quotidienne des châtelains, mais les premiers châteaux encore rudimentaires ont peu d'ouvertures, ce sont essentiellement des meurtrières. Au XIIIᵉ siècle, de vastes fenêtres en arcade, les baies géminées, se généralisent sur les façades les moins menacées. Les ouvertures se logent alors dans une large niche percée dans l'épaisseur du mur et pourvues sur ces deux parois latérales de bancs de pierre, les coussièges.

Les cheminées sont sans doute les éléments de confort qui apparaissent le plus tôt. Relativement modestes dans les premières forteresses du XIIᵉ siècle, elles atteignent des degrés de sophistication dans les constructions plus tardives car la cheminée est synonyme de prestige. La hotte est souvent décorée d'ornements. Les armoiries du maître des lieux, sa devise, des moulures, des décors richement sculptés, parfois peints et dorés. Ce qui est étonnant, c'est que l'on trouve dans quelques textes rares, comme dans l'archéologie, des preuves d'un certain luxe dans les châteaux très tôt et en particulier pour l'hygiène. On y trouve, par exemple, des bains privés et des latrines. Ensuite, il y a la préparation des repas dans les cuisines, qui sont des lieux de vie, ainsi qu'une organisation et une distribution qui se complexifient.

L'approvisionnement en eau est une nécessité vitale et l'une des préoccupations du seigneur. Indispensable à la vie quotidienne, elle est encore plus en cas de siège. La forteresse doit être autonome parce que, perchée sur un éperon, elle possède des citernes où l'eau de pluie est stockée après avoir été filtrée par une couche de cailloux et de sable en plaine. Tout bon château possède un puits qui constitue un autre élément d'ornementation et de prestige. Les demeures des seigneurs les plus fortunés comportent un point d'eau dans les cuisines ou des canalisations captant des sources parfois à plusieurs kilomètres. C'est le cas à Vincennes, château royal par excellence. L'eau est directement captée sur des sources situées sur les hauteurs de Montreuil à trois kilomètres au nord, arrivant sous pression grâce aux dénivelés. Le précieux liquide est d'abord stocké dans un château d'eau avant d'être redistribué dans les cuisines et les bains de la forteresse. Le donjon, qui mesure 50 mètres de hauteur et est entouré d'une chemise avec châtelet constitué de deux tours jumelles et d'un fossé, est intégré dans une vaste enceinte de mille-deux cents mètres de périmètre. Typique de l'architecture militaire du début du XVᵉ siècle : le fossé fait onze mètres de profondeur pour vingt-cinq mètres de largeur. Les murailles sont couronnées de mâchicoulis posés sur une série de corniches surplombant le fossé.

Construite en pleine guerre de Cent Ans à partir de 1361, ses fortifications caractérisent parfaitement la dernière partie du Moyen Âge, lors de laquelle le conflit opposant le royaume de France et celui d'Angleterre connaît plusieurs phases successives de fortes tensions. Lors de cet interminable conflit, une invention va radicalement changer l'art de la guerre et l'architecture militaire : la poudre.

À la fin du 14ᵉ siècle, de multiples pièces d'artillerie apparaissent sur les champs de bataille et à l'intérieur des citadelles. Diffuser l'artillerie commet des dégâts considérables sur les courtils, sur les murs des enceintes des châteaux en tirant depuis un tube des boulets de pierre, plus petits que les boulets des grosses catapultes. Sur une muraille, on peut plus facilement y faire une brèche aussi efficacement, et l'arme y est plus facilement transportable. Ainsi, la cuirasse de l'enceinte du château doit s'adapter aussi aux canons naissants. Dans un premier temps, on se contentait d'élargir un peu les archères, de concevoir des ouvertures de tir pour les canons des bouches à feu des archères canonnières, puis des canonnières, et puis progressivement on conçoit vraiment des tours dans lesquels on peut installer des canons.

Si les premiers boulets en pierre ne sont pas très efficaces pour démanteler les murailles, l'apparition des boulets en fonte au milieu du XVᵉ siècle va changer la donne car leur puissance de destruction est dévastatrice. On parle du boulet qui fait brèche. Au lieu de s'éclater sur les murs, il l'a fait lui. Le canon le plus fort, celui qui est également le plus performant, lui impose l'adaptation de l'architecture du château. Pendant tout le XVᵉ siècle, on commence à faire des fortifications beaucoup plus résistantes, en vérité plutôt des forteresses plus trapues avec des tours dont les épaisseurs d’un mur peuvent dépasser les dix mètres pour résister, justement, à l'impact de la nouvelle artillerie.

Les châteaux vont désormais être bâtis ou adaptés pour résister à une artillerie de sièges de plus en plus puissante, de plus en plus maniable employant des boulets pesant jusqu'à deux cents livres, soit environ quatre-vingt-dix kilos et de quarante-deux centimètres de diamètre. Parfois cerclés de fer ou entièrement en fonte. Un meilleur dosage des poudres assure au tir une plus exceptionnelle régularité. Désormais, l'artillerie est en mesure de concentrer ses tirs sur n'importe quel point du rempart et donc de créer des brèches. C'est vraiment la fin des châteaux forts de pierre médiévaux tels qu'on les imagine. À la fin du XVᵉ siècle, plus aucune muraille ne peut résister aux canons.

En Nouvelle-Aquitaine, le château de Bonaguil, situé dans le Lot-et-Garonne, aménagé de 1445 à 1482 par un seigneur mégalomane sur l'emplacement d'un château du XIIIᵉ siècle, va bénéficier d'améliorations capables de le faire résister au perfectionnement de l'artillerie. Le château de Bonaguil comprend une enceinte aux murs massifs protégeant l'entrée, appelée barbacane, ainsi qu'un donjon en forme d'amande avec une pointe profilée, plus d'une centaine de canonnières percées dans les murs, et un boulevard ceinturant l'ensemble, protégé par des postes de tir installés dans les fossés et au pied des remparts. Les châteaux qui prennent ces formes architecturales adaptées à l'artillerie avec cette très grosse tour sont le fait de très grands seigneurs ou des rois. La confiance dans les châteaux ne faiblit donc pas, mais ceux qui sont construits à partir du XVᵉ siècle sont très différents de leurs prédécesseurs. Ils sont de plus en plus enfouis, afin d'empêcher que les tirs d'artillerie n’ouvrent des brèches dans leurs murs d'enceinte. La forteresse de Salses, aux portes des Pyrénées-Orientales, est de ceux-là. Construite à la fin du XVᵉ siècle sur ordre du roi d’Espagne, elle défend alors la frontière avec la France. Son plan général innove considérablement et annonce les fortifications modernes dont Vauban sera l'un des maîtres incontestés.

Salse est un exemple de césure, c'est la fin du château fort, on ne peut plus parler d'un château médiéval même s'il en garde un peu l'aspect, les dispositions. C'est déjà une citadelle dotée de très grosses tours d'artillerie aux murs épais, où la défense s'effectue par des canons situés à l'intérieur de salles voûtées, qui servent de casemates et sont équipées de systèmes de ventilation pour éviter que les servants d'armes ne soient intoxiqués par les fumées de leurs armes. Ainsi, la structure est très solide et évolue vers des formes plus trapues et plus résistantes. Le chemin de ronde a également été conçu pour accueillir des canons, tandis que des tours ouvertes à la gorge, détachées de la forteresse, servent de défenses avancées. Les murailles élargies à leur base sont épaisses de quatorze mètres et s'enfoncent dans les fossés afin de les protéger des coûts directs de l'assaillant, ne laissant dépasser du glacis que la partie nécessaire à l'artillerie. Les fossés sont protégés au moyen de canonnières percées au bas des courtines. En élévation, ça diffère grandement d'un château du Moyen Âge ; les tours ne s'enterrent pas, et bien que leurs murs soient épais, les boulets y meurent sans détruire les maçonneries. Ainsi, on a l'enterrement de la fortification, le début de ce que l'on a appelé aussi l'architecture bastionnée, donc des constructions de terre, un certain échelonnement en profondeur de la défense : on a plusieurs lignes de défense. On repousse les canons très loin mais on n'est plus ni dans la forme architecturale ni dans les fonctions du château médiéval.

La forteresse de Salses incarne véritablement la fin d'une époque. Les châteaux forts sont amenés à disparaître du paysage de nations de plus en plus centralisées. Leur déclin symbolise aussi l'agonie du système féodal. La disparition des châteaux tient à la paix interne dans le royaume de France, mais une fois la guerre de Cent Ans finie, on assiste à la disparition progressive des châteaux forts. L'émergence de la royauté, la naissance de la monarchie féodale, qui a progressivement pacifié le territoire, et les châteaux, dans leur aspect le plus militaire, meurent de leur belle mort.

Redevenu le fait du prince qui autorise et commande sa construction, le château se transforme en palais, en résidence d'agrément dont les beautés et les fastes architecturaux symbolisent le prestige du royal commanditaire. Chambord, dont les travaux sont supervisés par François Iᵉʳ à partir de 1519, en constitue le parfait exemple. Il est vrai que, lors de la visite de Chambord, présenté comme le grand château et l'un des premiers grands châteaux de la Renaissance, on ne se trouve plus dans un château fort médiéval, mais c'est néanmoins un château à part entière. On conserve certains attributs défensifs comme la tour, les créneaux, les mâchicoulis qui deviennent un décor et le symbole du pouvoir politique. Chambord est un château d'apparat comme tous les châteaux de la Loire, des châteaux superbes où le roi fait venir le savoir-faire de l’Italie. Léonard de Vinci a résidé dans ces châteaux à la demande des grands seigneurs de la royauté française. Nous sommes dans un contexte qui est tout à fait différent, on est dans des zones qui sont complètement pacifiées depuis des siècles.

Dans le même temps, les rois poursuivent leur entreprise de démantèlement des forteresses. Henri IV en fait abattre plusieurs pour éviter, dit-il, qu'elle ne serve de repaire aux ennemis de l'autorité royale. Tout est dit. C'en est fini des châteaux forts et des châtelains tout-puissants sur leurs terres. Une portion considérable de la vie des nobles va désormais se dérouler au plus près de leur souverain à la cour, et Louis XIII puis Louis XIV vont poursuivre l'entreprise de démantèlement. Louis XIII, Louis XIV et Richelieu sont de grands destructeurs de châteaux, car ils souhaitent mettre fin aux guerres de religion et instaurer l'ordre monarchique, en détruisant ces symboles d'un temps révolu. Souvent, on se contentait de démonter les créneaux, les organes défensifs, les symboles de la défense. Dans d'autres cas, les châteaux ont été complètement et effectivement démolis et les pierres employées ailleurs. À la Révolution, on a détruit tous les symboles justement de l'autorité seigneuriale et les châteaux étaient laissés à l'abandon. Certains ont servi de carrière de pierres, donc on a eu un peu la mode des ruines romantiques du 19ᵉ siècle.

Au 19ᵉ siècle, le château se fait mystérieux ou lugubre sous la plume des auteurs romantiques. Tout un imaginaire se développe autour des ruines couvertes de mousse, envahies par la végétation, vision d'un Moyen Âge idéalisé et romanesque. Le château des contes enfantins projette sa silhouette gothique sur les lithographies et dans les peintures. Au XIXᵉ siècle, beaucoup de savants, d'érudits s'intéressent à l'histoire et découvrent que les châteaux, les églises, le patrimoine ont une vision très romantique et idéalisée, et du coup le Moyen Âge redevient à la mode. Alors, avec des clichés, puisque certaines familles bourgeoises se font construire des châteaux néo-romans puis néo-gothiques.

À partir de 1837, date à laquelle est créée la commission des monuments historiques, un mouvement de conservation se développe. Les châteaux sont alors restaurés dans l'intérêt national, à l'image du château de Pierrefonds dans l'Oise qui illustre parfaitement l'exaltation poétique de la mode romantique. Démantelé sur ordre de Louis XIII, il sera entièrement reconstruit par l'architecte Eugène Viollet-le-Duc à partir de 1857. C'est une construction princière qui a marqué l'histoire de l'architecture castrale royale, mais simultanément ce château, il faut le retrouver et faire la part des restaurations, reconstructions du XIXᵉ siècle, donc notamment des réinterprétations d’Eugène Viollet-le-Duc. Ainsi, il y a une double lecture à faire. Comme Viollet-le-Duc avait quand même vraiment du génie, à l'extérieur il a vraiment fait une reconstitution très fiable des superstructures des duos des tours et pour l'intérieur, il y a une grande part de création assez libre. Cependant, justement c'est un parfait équilibre entre une vraie constitution fiable et une création bien référencée de la part d'un homme cultivé, savant, qui était aussi un historien de l'art et de l'architecture.

Ces ruines imposantes, devenues un lieu de villégiature de l'aristocratie, sont restaurées sur ordre de Napoléon III qui veut en faire une résidence impériale. Viollet-le-Duc va appliquer sur ce chantier sa conception fantasmée du Moyen Âge. Cet édifice est un concentré de styles architecturaux librement inspirés de la période médiévale. Le double rempart, les échauguettes, les meurtrières couvrant le chemin de ronde, le donjon et les huit tours du château côtoient des gargouilles aux formes étranges, les portiques extravagants et des galeries labyrinthiques. Un côté gothique au sens sauvage du terme est très gore, très Dracula, ça fait partie de toutes leurs imaginaires contemporains issus du romantisme autour du château, mais en même temps Viollet-le-Duc et ses grands restaurateurs du XIXe siècle avaient une vision très positive du Moyen Âge, un peu à la Chateaubriand ; c'étaient nos racines, c'était une période glorieuse, sens de l'honneur, sens de la nation, esprit chevaleresque, tout cela participe aux mêmes imaginaires et il y a cette volonté de reconstruire des églises néo-gothiques mais aussi des châteaux comme Pierrefonds qui rappelle que le Moyen Âge est aussi un siècle de bâtisseurs qui a probablement produit le plus grand de construction qu'on ait jamais eu en Occident, du moins depuis l'époque romaine. Cinq cents ans en architecture médiévale sont là ! Ce condensé se trouve dans un édifice qui relève davantage du mythe que de la réalité historique. Pierrefonds et le décor néogothique d'un conte de fées pendant un demi-millénaire. Souverains et seigneurs ont fait construire des forteresses dont la beauté, la complexité et l'incroyable longévité fascinent encore. Ils sont autant de témoins d'une époque d'avancées technologiques et de créativité. Ces édifices resteront à jamais le symbole du Moyen Âge. Leurs majestés architecturales et le témoignage qu'il nous livre sur une époque encore empreinte de mystère suscitent toujours autant la curiosité du public, preuve que les châteaux n'ont pas fini de faire rêver.

 

Inscrivez-vous à notre newsletter pour être informé des prochaines publications.

#ChateauxForts | #MoyenAge | #architecture | #feodalite | #histoire | #patrimoine | #guerre | #siege | #symbolisme | #heritage

 

 

En ce moment sur le site

Les archives de Kaléidoscope.fr

Newsletter