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Henry V : L'éveil d'un roi

 

The King : une relecture sombre et viscérale du destin d'Henri V

David Michôd nous livre avec « The King » (2019) une pièce de cinéma qui ne manque pas d'audace. Il y réinvente le mythe d’Henry V, mais sous un angle plus intime, presque une psychanalyse de l’accession au trône dans un monde qui craque de partout. Le film repose énormément sur les épaules de Timothée Chalamet. Son interprétation, tout en retenue, colle parfaitement à cette esthétique dépouillée où le silence en dit souvent plus que les longs discours. On est ici à la frontière : d'un côté la rudesse des faits, de l'autre une fiction dramatique qui s'autorise des libertés pour mieux sonder les cœurs. Michôd utilise les codes classiques du film historique pour poser des questions très actuelles sur la légitimité et la violence, loin de l'image d'Épinal du roi conquérant et sans peur.

L'histoire nous plonge au début du XVe siècle, une période charnière où la guerre de Cent Ans fait rage. C’est le choc frontal entre une Angleterre qui a les dents longues et une France complètement morcelée par ses propres démons intérieurs. Le film n'oublie pas de rappeler que cette haine entre les deux nations n'est pas née d'hier ; elle traîne derrière elle des siècles de mariages ratés, de complots et de querelles de famille qui remontent à Édouard III. Si la France semble perdre pied sous le règne instable de Charles VI, l'Angleterre, elle, mise sur sa force brute et ses nouvelles tactiques pour rafler la mise. Visuellement, le résultat est là : des décors gris, une pluie qui semble ne jamais s'arrêter sur les champs de bataille et une tension électrique dans les couloirs des châteaux, là où chaque mot peut devenir une sentence de mort.

Au centre de tout ça, il y a Henry V, ou plutôt « Hal », comme on l'appelle avant qu'il ne porte la couronne. Chalamet, qu’on a vu briller dans « Call Me by Your Name » ou « Dune » de Villeneuve, campe ici un souverain aux mille nuances. On le découvre d'abord comme un gamin paumé, fuyant ses responsabilités avant d'être rattrapé par le poids de son héritage. Sa métamorphose ne se fait pas sans douleur, elle est faite de doutes qui résonnent curieusement avec nos propres interrogations sur la guerre aujourd'hui. Chalamet confirme sa capacité à habiter des personnages fragiles et complexes, une habitude pour lui après ses passages dans « Beautiful Boy » ou « The French Dispatch », où il explorait déjà des territoires émotionnels très différents.

Joel Edgerton, dans le rôle de Falstaff, apporte une épaisseur supplémentaire au récit. L’acteur australien, habitué aux rôles musclés dans « The Great Gatsby » ou « Warrior », propose ici une version très sobre du vieux compagnon de route. On est loin du bouffon shakespearien classique ; son Falstaff est un mentor fatigué, un type lucide qui aide le jeune roi à naviguer dans le nid de vipères de la cour. Sa présence est essentielle, elle montre que dans ce jeu de pouvoir cruel, la loyauté est parfois le dernier rempart contre la folie.

Robert Pattinson, lui, arrive avec un Dauphin de France qui détonne complètement. Connu pour ses choix audacieux après « Twilight », comme dans « Good Time », il joue ici un adversaire arrogant, presque grotesque, avec un accent et un humour qui ont fait couler beaucoup d’encre. Ce choix de mise en scène de Michôd casse volontairement les codes du sérieux historique, transformant l'ennemi en un symbole presque théâtral de la déchéance d'une certaine noblesse française. C’est un parti pris risqué qui souligne la volonté du réalisateur de ne pas faire un film d'histoire « comme les autres ».

Lily-Rose Depp apporte une touche de finesse et de mystère dans cet univers très masculin. Après des rôles remarqués dans « The Dancer » ou « L’Homme fidèle », elle incarne ici une figure féminine qui, en quelques regards, remet les hommes à leur place. Catherine de Valois n'est pas là pour faire de la figuration ; elle est la voix de la raison et du doute dans un monde saturé de testostérone et de politique de caniveau. Elle rappelle que même quand les femmes étaient officiellement réduites au silence par l'aristocratie, leur intelligence arrivait à percer l'armure des puissants.

La relation entre Henry V et Catherine est d'ailleurs un point pivot du film. Historiquement, ce mariage scellé par le traité de Troyes devait unir les deux trônes pour de bon. À l'écran, cette rencontre ressemble plus à une bouée de sauvetage pour un roi qui ne sait plus à qui faire confiance. Catherine y est lucide, moderne, et ne se prive pas de questionner les ambitions de son mari. Ce traitement très contemporain de la place des femmes permet de sortir du cadre de la simple romance pour toucher à quelque chose de plus politique et profond.

Côté stratégie, le film nous jette dans le bain de la géopolitique européenne. La guerre de Cent Ans trouve son point d'orgue à Azincourt, en 1415. Historiquement, c'est le moment où les archers anglais et la boue ont terrassé la fierté des chevaliers français. Le film retranscrit cette boucherie avec une violence incroyable, même si Michôd s'arrange avec la réalité, comme en faisant venir le Dauphin sur place alors qu'il n'y était pas. Ces libertés narratives ont fait grincer les dents de certains historiens qui y voient une simplification un peu brute d'un échiquier politique bien plus complexe à l'époque.

Le film effleure aussi la question religieuse, si centrale au Moyen Âge. Le couronnement d'Henry est plein de prières et de symboles, rappelant que le roi était censé être l'élu de Dieu. Mais Michôd préfère rester sur l'humain. La dimension spirituelle passe au second plan derrière les angoisses politiques et les dilemmes moraux. C’est un choix très moderne qui permet au spectateur d’aujourd’hui de se reconnaître dans ce jeune homme qui doit faire des choix impossibles.

La presse n'a pas manqué de réagir à cette relecture. En France, des titres comme Le Monde, Libération ou Le Figaro ont salué la mise en scène et le jeu de Chalamet, tout en tiquant sur la caricature du Dauphin. À l'étranger, The Guardian ou le New York Times ont apprécié cette approche minimaliste mais ont émis des réserves sur la façon dont Azincourt a été traitée. Malgré ces débats, tout le monde s'accorde sur une chose : « The King » propose une vision singulière et forte des sacrifices qu'exige le pouvoir.

Sur Rotten Tomatoes, le film s'en tire avec un score honnête de 70 à 75 %, preuve que le public a été séduit par l'ambiance et la direction artistique. En France, Médiamétrie a noté un vrai intérêt, surtout chez les 18-35 ans, sans doute attirés par ce casting « nouvelle génération » et ces problématiques morales qui n'ont pas vieilli d'un pouce.

Le film réussit son pari socio-culturel : rendre ce passé lointain moins poussiéreux. En montrant une Angleterre coincée entre deux époques, « The King » parle d'identité nationale et des failles d'un système féodal qui commence à s'effondrer. Henry V devient alors le miroir de nos propres luttes face aux structures qui nous écrasent. La quête de sens du roi dépasse largement les questions militaires pour toucher à l'universel.

Le succès du film doit aussi beaucoup à la filmographie de ses interprètes. Chalamet, avec sa capacité à jouer des rôles complexes, donne à Henry une intensité rare. Joel Edgerton apporte sa sagesse de vétéran, tandis que Robert Pattinson s'amuse à démolir l'image du méchant classique en proposant un Dauphin pathétique et insolent. Lily-Rose Depp, elle, confirme qu'elle est une actrice à suivre, capable de jouer avec les nuances du pouvoir avec une grande discrétion.

En définitive, « the Kings s’impose comme une œuvre audacieuse, qui tente de faire dialoguer la rigueur historique avec les libertés inhérentes à toute fiction cinématographique. Le film est maîtrisé, épuré, presque austère par moments, et il a le mérite de remettre en lumière un épisode déterminant de l’histoire européenne. Certes, quelques anachronismes affleurent, mais ils ne relèvent jamais de la facilité. Sous la direction de David Michôd le récit prend la forme d’une fresque contemporaine, tendue, habitée, qui ne se contente pas de reconstituer le passé. Ce que le film met en lumière, c'est la précarité du pouvoir.

Au-delà du grand spectacle, le film nous pousse à voir la fragilité de ces alliances que l’on croit solides. Il nous montre un pouvoir qui vacille sans cesse, rappelant que l’Histoire ne s’écrit pas avec des certitudes, mais se bricole dans le doute, au gré de compromis fragiles et de décisions prises dans l’urgence.

C’est cette vitalité sombre qui donne à The King sa force : plus qu’une fresque sur le Moyen Âge, c’est une véritable méditation sur le destin qui vient bousculer nos clichés. Que l’on soit passionné par le passé ou fasciné par la psychologie humaine, on finit par oublier l’armure pour découvrir ce qui se cache vraiment derrière la couronne. On y trouve un homme seul, un individu traversé par le doute et la solitude, qui doit avancer avec le poids écrasant de ses propres choix.

Le film donne ainsi corps à un conflit intemporel : celui qui oppose l’aspiration à la liberté personnelle à la tyrannie du devoir. Le récit avance sans relâche, non pour divertir superficiellement, mais pour sonder ce qui se cache derrière la violence et l’exercice du pouvoir. La guerre n’y est jamais glorifiée ; elle est montrée comme une conséquence, parfois inévitable, de décisions prises dans la peur ou la foi. Cette tension constante entre croyance et doute confère au film une gravité rare, éloignée des codes habituels du blockbuster, et lui donne une résonance qui dépasse largement le simple cadre du film historique.

Chaque personnage de cette fresque échappe aux étiquettes faciles. Ils montrent tous les tiraillements d'une société qui bascule. Giamatti avait montré dans d'autres rôles cette soif de reconnaissance, et ici, c'est Chalamet qui porte cette croix avec une justesse folle. Purefoy ou Cox, dans d'autres registres, auraient aussi apprécié cette tension. Mais ici, c'est le trio Chalamet, Edgerton, Pattinson qui fait des étincelles.

Bref, « The King » est un film qui divise et qui questionne. On y voit soit une reconstitution marquante, soit une vision un peu trop libre de la réalité. Mais peu importe le camp, on ne peut pas rester indifférent devant une telle proposition de cinéma. Le dialogue entre le passé et le présent y est permanent. En explorant la souffrance et la responsabilité, Michôd transforme un récit médiéval en une leçon de résilience humaine.

C'est dans ce mélange de froideur et de poésie que le film trouve sa force. Il nous dit qu'on peut toujours essayer de reconstruire quelque chose, même au milieu du chaos. Cet héritage de la guerre de Cent Ans, on le porte encore un peu en nous. Étudier ce film, c'est donc un peu nous étudier nous-mêmes face aux grandes crises de l'histoire. Une expérience qui, au final, révèle la force incroyable de l'esprit humain quand il est mis à l'épreuve.

En somme, l'œuvre s'apparente à une symphonie visuelle où la mélancolie des temps anciens rencontre une analyse lucide du pouvoir. Chaque regard, chaque non-dit pèse lourd. Michôd ne se contente pas d'illustrer des chroniques ; il nous demande d'interroger la construction même du héros. C'est cette sincérité qui fait du film un incontournable du genre.

Le respect du détail, allié à cette modernité formelle, donne au film un côté intemporel. Comme les chefs-d'œuvre d'autrefois, il nous rappelle que l'histoire est notre meilleur miroir. L'investissement dans les décors et la justesse des acteurs dépassent le cadre du simple divertissement pour toucher à nos propres paradoxes. Techniquement irréprochable, « The King » s'élève ainsi au rang de réflexion inspirante sur l'aventure humaine à travers les siècles.

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